L’Espérance est le message central du Jubilé voulu et proclamé par le défunt pape François : Jubilé 2025 ou Jubilé de l’Espérance. Il a pour devise « Peregrinantes in spem » (« Pèlerins de l’espérance »). Le souhait du pape éponyme était que l’espérance remplisse le cœur des personnes qui liront son message et vivront ces moments spirituels. A travers ce texte magistériel, le pape exprime plusieurs appels pour retrouver les signes de l’espérance à travers la paix pour le monde, l’ouverture à la vie, l’attention aux détenus, aux malades, aux pauvres, aux migrants, aux personnes âgées et aux jeunes. Il invite les nations les plus riches à remettre leurs dettes aux pays pauvres. Enfin, il appelle à l’unité des chrétiens : dès questions concrètes de ce monde et de ce temps, pas des questions métasociales. Sur l’Espérance, ont encore resurgi de vieux et houleux débats sur son exploitation politicienne, sur le sens de l’Espérance chrétienne vu par les hommes et les femmes des sciences. D’une part, certains hommes et femmes politiques ont encore choisi de s’adonner et de se livrer à l’exploitation politicienne de l’Espérance ; d’autre part, on a encore eu droit à la vieille et fausse conception de l’Espérance par quelques scientifiques qui relèvent exclusivement sa dimension eschatologique, en occultant, en omettant son incidence dans le ‘‘hic et nunc’’ en réseau avec le sens et le signifié du royaume de Dieu qui est ‘‘déjà-là’’ et ‘pas encore là’’.
J’ai voulu ainsi dans ces quelques paragraphes restituer ce qui constitue la véritable grammaire de l’Espérance chrétienne – pas que – et relever quelques évocations de l’espérance en général dans les RTA et chez certains philosophes.
Sociographie mondiale, conjoncture socio-politique au Cameroun et exploitation politicienne de l’Espérance chrétienne
Sociographie mondiale et conjoncture socio-politique au Cameroun
La sociographie du monde actuel et de notre temps est marquée par des clichés imbibés de plusieurs contradictions diverses, de plusieurs faits et phénomènes de société dont les plus accentués sont le laïcisme, l’hostilité à Dieu, les violences contre les hommes et les atteintes graves à la dignité humaine : drame de la pauvreté, guerres, traite des personnes …. C’est dans ce contexte qu’il y a une réelle nécessité du message sur l’espérance, qu’il y a aussi un rejet de ce discours que certains relèguent uniquement à une ‘‘catégorie métaphysique et métasociale’’, et qu’il y a par ricochet une exploitation politicienne de l’espérance.
Le contexte camerounais n’échappe pas in toto à cette sociographie. C’est d’ailleurs ce que reconnait dans une certaine mesure le sociologue camerounais Armand Leka Essomba – même si par la suite je ne partagerais pas totalement son déploiement intellectuel sur l’Espérance chrétienne – lorsqu’il parle du ‘‘murmure social collectif’’ du peuple camerounais. Il parle d’un climat fortement imprégné de pessimisme politique et d’exaspérations sociales multiformes, de lassitude, de désespoir des populations face aux promesses non tenues et à des castes qui ont joui du pouvoir et du pouvoir absolu pendant plusieurs décennies. Il faut néanmoins déjà rappeler ici la seigneurie subordonnée relative de l’homme doit toujours s’enraciner dans la seigneurie absolue et transcendante de Dieu : le César fut-il socio-politique, fut-il religieux doit toujours se ressourcer auprès du César absolu.
Cette radioscopie du plus que pertinent et célèbre sociologue camerounais rejoint sur plusieurs points certains Messages des Evêques de la CENC (Conférence épiscopale nationale du Cameroun) ces deux dernières années : pression fiscale accrue au détriment des populations les plus vulnérables, mal gouvernance, chômage des jeunes, crises internes ….
Cynisme politique et exploitation politicienne de l’Espérance chrétienne : les ‘‘vetera’’ et les ‘‘nova’’
Le cynisme politique de manière générale et l’exploitation politicienne de l’espérance précisément ne sont pas une nouveauté de notre époque, de notre siècle, de nos contextes, particulièrement le contexte camerounais qui vient de vivre l’élection présidentielle du 12 octobre 2025.
Comment réussir une campagne électorale ? Beaucoup d’hommes et de femmes politiques se posent cette question au moment de la préparation d’une campagne. La question est d’actualité. Il faut toujours revenir aux fondamentaux pour prendre du recul sur ce sujet : rien de tel que de relire les Anciens pour comprendre les ressorts et les enjeux de l’action politique. En l’espèce, loin des traités théoriques, la correspondance qu’entretinrent les frères Cicéron est déconcertante de réalisme, voire de cynisme. Manuel de campagne électorale, est écrit par Quintus Cicéron, le frère du célèbre orateur Marcus Cicéron, alors que L’Art de gouverner une province, est une sorte de réponse cinq années après du second au premier.
Sans s’attarder sur les rouages de la vie politique romaine, on peut dégager la substance de ces lettres. La première est rédigée en 64 avant J-C par Quintus, édile-magistrat ; son frère, alors censeur, a quant à lui une carrière politique déjà bien remplie, et brigue la fonction suprême : le consulat. L’édile décide de partager avec lui son expérience de terrain et lui rappelle ce que devrait être une stratégie électorale efficace. Les conseils peuvent se résumer en une simple proposition. Pour saisir le pouvoir, il ne faut rien négliger et saisir toutes les opportunités : ne pas s’embarrasser de scrupules ; jouer sur l’inclination des électeurs, leur peur et créer de l’espoir ; s’entourer d’hommes puissants et influents ; ne pas négliger l’aspect populaire de la campagne, flatter le peuple avec des promesses qui ne coûtent rien mais rapportent beaucoup …
Recréer de l’espoir auprès des populations camerounaises après plusieurs décennies de promesses non tenues et de confiance trahie, tel était l’objectif caché et cynique dans le slogan de campagne ‘‘Grandeur et espérance’’, qui exploitait des références explicites, des emprunts implicites aux Saintes Ecritures. Pour le sociologue Armand Leka Essomba : « L’espérance est avant tout une catégorie métaphysique, ayant eu pour fonction politique et sociale attendue, de faire extraire la relation politique de l’ordre de toute dette réelle. Il s’agit, dans l’urgence du moment politique que constituait l’élection présidentielle et de la peur qu’il suscitait auprès de ceux qui souhaitaient à nouveau les suffrages des électeurs sceptiques, d’échapper à l’exigence concrète du bilan des anciennes promesses trahies, de détourner le regard sur le scandale que constitue la comptabilité factuelle des déceptions accumulées et de normaliser dans l’imaginaire commun, les frustrations de la multitude ».
Le recours à cette référence par les ‘‘marchands politiques’’ a certainement eu un succès politique, mais il faut admettre qu’il s’est agi d’une exploitation politique cynique et malsaine, preuve encore qu’en politique tout est possible. Tout doit-il être permis ? J’espère que cette convocation de l’Espérance puisse amener un peu de sincérité dans la gestion des affaires de la cité pour le bien-être des populations. Mais, quel est le vrai sens, le sens plénier de l’Espérance chrétienne ?
L’espérance dans les RTA et chez certains philosophes
L’Espérance n’est pas l’apanage de la religion chrétienne, même si la Révélation chrétienne décline, pour ma part, quelque chose de particulier, d’unique avec la personne du Fils de Dieu et sa Bonne Nouvelle : il n’est pas seulement venu donner la vie eternelle, il a aussi guéri les malades, et donc donner de l’Espérance (Matthieu 11, 2-11) : le déjà là et le pas encore du salut apporté par Christ (Espérance d’abord en cette vie et ensuite en l’au-delà).
Je choisis ici de parler de ‘‘religions dans l’Afrique traditionnelle’’, et non de religions traditionnelles africaines. Je convoque ici uniquement l’aspect de la croyance à l’au-delà. Pour Eloi Messi Metogo, l’étude objective des traditions connues révèle que les Africains ne croient pas tous en un Dieu unique, que la croyance à l’au-delà n’est pas aussi évidente qu’on le dit souvent. En le constatant, il ne s’agit pas pour lui en posant la question à travers son ouvrage ‘‘Dieu peut-il mourir en Afrique ?’’, d’opposer à la thèse d’une Afrique incurablement religieuse, celle d’une Afrique irreligieuse (Messi Metogo Eloi, Dieu peut-il mourir en Afrique ? Essai sur l’indifférence religieuse et l’incroyance en Afrique noire, Karthala, 2013). Dans certaines traditions religieuses, il y a une certaine compréhension et réalité de l’espérance. Car comment pourrait-elle manquer dans la référence aux ancêtres et à une forme de médiation entre l’Homme et l’Immanence ? Comment pourrait-elle manquer dans la médecine traditionnelle tant chez le thérapeute traditionnel que chez la personne en quête de guérison ? Comment pourrait-elle manquer dans le culte aux ancêtres, surtout qu’on sait que les morts ne sont pas morts (Birago Diop, Le Souffle des Ancêtres, 1960) ?
Pour ce qui est de la philosophie, je jette mon dévolu sur un pan, celui de la concrétisation politique de l’espérance avec l’aide et la connaissance indiscutablement avérée du pape Benoît XVI, qui dans Spe salvi, a relevé deux étapes essentielles d’une grande importance pour le chemin de l’Espérance chrétienne, pour sa compréhension et pour sa persistance (nn. 19.20).
D’abord la Révolution française comme tentative d’instaurer la domination de la raison et de la liberté, et aussi de manière politiquement réelle. L’Europe de l’Illuminisme, dans un premier temps, s’est tournée avec fascination vers ces événements, mais face à leurs développements, elle a dû ensuite réfléchir de manière renouvelée sur la raison et la liberté. En 1792, Emmanuel Kant écrit La victoire du principe du bien sur le principe mauvais et la constitution d’un règne de Dieu sur la terre où il montre que les révolutions peuvent accélérer les temps de ce passage de la foi d’Église à la foi rationnelle. Le « règne de Dieu », dont Jésus avait parlé, a reçu là une nouvelle définition et a aussi pris une nouvelle présence ; il existe, pour ainsi dire, une nouvelle « attente immédiate » : le « règne de Dieu » arrive là où la foi d’Église est dépassée et remplacée par la « foi religieuse », à savoir par la simple foi rationnelle.
Ensuite, le dix-neuvième siècle ne renia pas sa foi dans le progrès comme forme de l’espérance humaine et il continua à considérer la raison et la liberté comme des étoiles-guides à suivre sur le chemin de l’espérance.
L’Esperance chrétienne : ce qu’ELLE EST et ce qu’elle n’est pas
Ce qu’elle n’est pas
L’Espérance chrétienne n’est pas une ‘‘ruse païenne’’. Elle n’est ni fuite du monde (Contemptus mundi) avec ses grandes difficultés, ni individualisme. À l’époque moderne, une critique toujours plus dure de cette sorte d’espérance a le plus souvent été faite, à savoir que l’Espérance est un pur individualisme, qui aurait abandonné le monde à sa misère et qui se serait réfugié dans un salut éternel uniquement privé. Dans l’introduction à son œuvre fondamentale ‘‘Catholicisme. Aspects sociaux du dogme’’, Henri de Lubac a recueilli certaines opinions de ce genre. Face à cela, de Lubac, en se fondant sur la théologie des Pères dans toute son ampleur, a pu montrer que le salut a toujours été considéré comme une réalité communautaire. La Lettre aux Hébreux parle d’une « cité » (cf. 11, 10.16) et donc d’un salut communautaire.
Déjà au Moyen-Âge, dans la conscience et la perception commune, les monastères apparaissaient comme des lieux de fuite hors du monde (contemptus mundi) et de dérobade aux propres responsabilités dans le monde, pour la recherche du salut personnel. Bernard de Clairvaux, qui, avec son Ordre réformé, fit rentrer plusieurs jeunes et nobles gens dans les monastères, avait sur cette question un regard différent. Car pour lui, les moines ont une tâche pour toute l’Église et partant pour le monde. Il leur appliquait la parole du Pseudo-Ruffin : « Le genre humain vit grâce à peu de gens ; s’ils n’existaient pas, le monde périrait ». Les contemplatifs – contemplantes – doivent devenir des travailleurs agricoles – laborantes –, nous dit-il. La noblesse du travail, que le christianisme a héritée du judaïsme, était apparue déjà dans les règles monastiques d’Augustin et de Benoît. En vérité, Bernard dit explicitement que pas même le monastère ne peut rétablir le Paradis ; il soutient cependant qu’il doit, étant comme lieu de défrichage pratique et spirituel, préparer le nouveau Paradis.
La vraie physionomie de l’Espérance chrétienne
Le pape Benoît XVI consacre les nn. 24-31 de ‘‘Spe salvi’’ à une réflexion, un enseignement sur la ‘‘vraie physionomie de l’Espérance chrétienne’’, conscient du fait que le monde de notre temps fait face à de fausses sirènes sur l’Espérance, qu’il y a beaucoup d’ellipses, d’occultements, beaucoup de fausses et fallacieuses physionomies sur l’Espérance sur le plan scientifico-intellectuel, religieux, politique … A la suite du pape éponyme, je demande de nouveau : que pouvons-nous espérer? Et que ne pouvons-nous pas espérer ?
« … les bonnes structures aident, mais, à elles seules elles ne suffisent pas. L’homme ne peut jamais être racheté simplement de l’extérieur. Francis Bacon et les adeptes du courant de pensée de l’ère moderne qu’il a inspiré, en considérant que l’homme serait racheté par la science, se trompaient. Par une telle attente, on demande trop à la science ; cette sorte d’espérance est fallacieuse. La science peut contribuer beaucoup à l’humanisation du monde et de l’humanité. Cependant, elle peut aussi détruire l’homme et le monde si elle n’est pas orientée par des forces qui se trouvent hors d’elle. D’autre part, nous devons aussi constater que le christianisme moderne, face aux succès de la science dans la structuration progressive du monde, ne s’était en grande partie concentré que sur l’individu et sur son salut. Par là, il a restreint l’horizon de son espérance et n’a même pas reconnu suffisamment la grandeur de sa tâche, même si ce qu’il a continué à faire pour la formation de l’homme et pour le soin des plus faibles et des personnes qui souffrent reste important … » (Spe salvi, n. 24-27).
Le christianisme dans son déploiement historique a une part de responsabilité dans les physionomies erronées sur l’Espérance, en ce sens qu’il aura plus mis l’accent – et c’est peut-être encore le cas dans certains contextes actuels – sur le salut individuel, mieux encore l’individualisme du salut.
« Tout au long des jours, l’homme a de nombreuses espérances – les plus petites ou les plus grandes –, variées selon les diverses périodes de sa vie. Parfois il peut sembler qu’une de ces espérances le satisfasse totalement et qu’il n’ait pas besoin d’autres espérances… Cependant, quand ces espérances se réalisent, il apparaît clairement qu’en réalité ce n’était pas la totalité. Il paraît évident que l’homme a besoin d’une espérance qui va au-delà … En ce sens, les temps modernes ont fait grandir l’espérance de l’instauration d’un monde parfait qui, grâce aux connaissances de la science et à une politique scientifiquement fondée, semblait être devenue réalisable. Ainsi l’espérance biblique du règne de Dieu a été remplacée par l’espérance du règne de l’homme, par l’espérance d’un monde meilleur qui serait le véritable « règne de Dieu ». Cela semblait finalement l’espérance, grande et réaliste, dont l’homme avait besoin. Elle était en mesure de mobiliser – pour un certain temps – toutes les énergies de l’homme ; ce grand objectif semblait mériter tous les engagements. Mais au cours du temps il parut clair que cette espérance s’éloignait toujours plus. On se rendit compte avant tout que c’était peut-être une espérance pour les hommes d’après-demain, mais non une espérance pour moi. Et bien que le « pour tous » fasse partie de la grande espérance – je ne puis en effet devenir heureux contre les autres et sans eux – il reste vrai qu’une espérance qui ne me concerne pas personnellement n’est pas non plus une véritable espérance » (Spe salvi, n. 30).
De tous ces enseignements et développements sur le vrai sens et contenu de l’Espérance chrétienne, je peux retenir pour ma part trois aspects importants, trois dimensions essentielles qui ‘‘monstrent’’ à suffisance que cette Espérance est loin d’être une ‘‘ruse païenne’’ : la dimension personnelle avec les petits espoirs et les grandes espérances personnels (une espérance qui ne me concerne pas n’est pas une véritable espérance) ; la dimension communautaire ou le ‘‘pour tous’’ (on ne peut pas espère contre les autres et sans eux) ; et la grande et incontournable dimension de l’au-delà.
En définitive, le croyant reconnait que Dieu est sa première et unique espérance, et il accomplit un passage perpétuel, un va-et-vient entre les espérances éphémères et l’espérance durable. Face aux marchands politiques contemporains de la fausse et fallacieuse exploitation de l’Espérance chrétienne avec beaucoup de cynisme politique, face aux omissions et ellipses scientifico-intellectuelles, je voudrais retenir ceci avec le pape Léon XIV : « L’espérance chrétienne à laquelle renvoie la Parole de Dieu est une certitude sur le chemin de la vie, car elle ne dépend pas de la force humaine, mais de la promesse de Dieu qui est toujours fidèle. C’est pourquoi, depuis les origines, les chrétiens ont voulu identifier l’espérance au symbole de l’ancre, qui offre stabilité et sécurité. L’espérance chrétienne est comme une ancre qui fixe notre cœur sur la promesse du Seigneur Jésus qui nous a sauvés par sa mort et sa résurrection et qui reviendra parmi nous … La cité de Dieu nous engage donc pour les cités des hommes. Celles-ci doivent dès maintenant commencer à lui ressembler. L’espérance, soutenue par l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint (cf. Rm 5, 5) transforme le cœur humain en terre féconde, où peut germer la charité pour la vie du monde … L’espérance naît de la foi qui la nourrit et la soutient sur le fondement de la charité, qui est la mère de toutes les vertus. Et c’est de charité que nous avons besoin aujourd’hui, maintenant. Ce n’est pas une promesse mais une réalité vers laquelle nous regardons avec joie et responsabilité : elle nous engage et oriente nos décisions vers le bien commun … » (Message pour la 9eme Journée Mondiale des Pauvres, 13 juin 2025, n. 4).
Dr Nicodème Ondoa Mekongo Enseignant à l’UCAC/ICY Chercheur en Théologie et en Bioéthique
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